Ouganda: l'opposant Bobi Wine toujours dans le viseur de la justice

Des partisans de Bobi Wine lors de sa prestation de serment comme député le 11 juillet 2017 à Kampala, en Ouganda.
© ISAAC KASAMANI / AFP

Arrêté le 14 août dans la capitale Kampala où il était venu soutenir le candidat de son parti à une législative partielle, Bobi Wine a comparu devant une cour martiale pour possession illégale d'armes ce 23 août. Si les charges ont été levées, l'opposant ougandais n'est toujours pas libre.

En Ouganda, le chanteur et député d'opposition Bobi Wine a vécu une matinée rocambolesque ce 23 août. Devant la cour militaire, le procureur a demandé que les charges de possession illégale d’armes qui pesaient contre lui soient levées. La Cour a alors libéré l’opposant. Bobi Wine, en larmes, a serré les poings, avant de quitter le tribunal, très affaibli, marchant avec une canne - les autorités sont soupçonnées de torture.

Sa liberté n’a duré que quelques minutes. Alors que le musicien quittait les lieux, son avocat lui a dit qu’il était de nouveau en état d’arrestation et devait immédiatement se rendre devant une cour civile.

Bobi Wine a donc été présenté devant un autre magistrat. Avec 32 autres personnes, l’artiste est désormais accusé de trahison, mis en cause dans des jets de pierres sur la voiture du président Yoweri Museveni à Arua, dans le nord du pays, dix jours plus tôt.

L’avocat de Bobi Wine a demandé qu’on l’envoie d’urgence à l’hôpital. Le juge a accepté et ordonné que le prisonnier soit envoyé dans l’institution médicale privée de son choix, mais sous surveillance des autorités.

Il a déclaré sa cour incompétente et convoqué Bobi Wine ainsi que les 32 autres personnes pour une nouvelle audience le 30 août, probablement devant une autre juridiction.

Les autorités restent fermes sur ce dossier malgré les protestations. Le pouvoir est même allé plus loin en arrêtant ce 23 août le chef de l’opposition Kizza Besigye alors qu’il sortait de chez lui. Selon la presse ougandaise, les domiciles de deux autres opposants ont également été encerclés durant la matinée. Toujours selon cette presse, il s'agirait d'une arrestation préventive. Les autorités soupçonneraient des politiciens de vouloir causer des violences, en réaction au sort de Bobi Wine.

Soutien au Kenya

Le sort de Bobi Wine soulève une vague d’indignation un peu partout dans le monde, à commencer par le Kenya voisin, où la population, solidaire avec l’opposant, lance des initiatives pour exiger sa libération.

Beaucoup de Kényans se reconnaissent en Bobi Wine. Le sort de l’artiste, entrepreneur, acteur et député, est très suivi à Nairobi, la capitale. Le 20 août, dans la ville-frontière de Busia, des manifestants ont temporairement bloqué des camions qui se rendaient en Ouganda.

Hier soir, des artistes kényans, qui considèrent Bobi Wine comme l’un des leurs, ont organisé un concert de solidarité. Ce 23 août, une manifestation s’est déroulée dans le centre-ville de Nairobi.

Plusieurs députés kényans, membres de l’association des jeunes parlementaires, ont également marqué leur soutien envers Bobi Wine, lui aussi élu et âgé de seulement 36 ans. Jared Okelo, Babu Owino et Gideon Keter ont annoncé qu’ils organiseraient une manifestation devant l’ambassade ougandaise à Nairobi. Ils ont demandé qu’elle soit fermée jusqu’à la libération de Bobi Wine.

Les trois parlementaires kényans ont même menacé d’organiser, dans une semaine, une marche de protestation à Kampala même. « J’ai déjà été arrêté et torturé dans le passé, a déclaré le député Babu Owino, habitué aux coups d’éclats. Je n’ai pas peur d’être interpellé en Ouganda ».

De son côté, la Law Society of Kenya (LSK), un organisme de conseil juridique, a annoncé qu’elle porterait plainte contre l’Ouganda devant la Cour est-africaine de justice (EACJ).

Cette initiative n’a pas plu à tout le monde. Le défenseur des droits de l’Homme Boniface Mwangi a demandé pourquoi la LSK n’avait pas porté plainte contre le gouvernement kényan, après la mort de manifestants lors de la crise post-électorale de l’an dernier. « On atteint le plus haut niveau de l’hypocrisie », a-t-il déclaré.

Mouvement transnational de soutien sur le web

Le cas de Bobi Wine a donc entraîné de nombreuses réactions, notamment des activistes de la liberté d'expression sur Internet en Afrique de l'Est et des Grands Lacs, constate la chercheuse kényane Nanjala Nyabola, qui fait le parallèle avec les mouvements de libération de ces cinquante dernières années. « Autour de 51% des tweets avec le hashtag "libérez Bobi Wine" venaient du Kenya. Beaucoup d'autres venaient de Tanzanie et du Burundi, constate-t-elle. Il y a eu une grande mobilisation hors d'Ouganda. Mais il faut aussi remarquer que, ces dix dernières années, des militants ont construit des réseaux transnationaux en dehors d'Internet, hors ligne ».

« Il y a eu beaucoup de réunions, de conférences, ce qui rappelle ce qui se passait des années 1930 jusqu'aux années 1960, 1970 et même jusqu'à l'indépendance sud-africaine en 1994, on voyait beaucoup de collaboration et de coordination entre groupes se battant pour l'indépendance, poursuit Nanjala Nyabola. Vous aviez par exemple des gens accueillis en Tanzanie ou en Zambie qui soutenaient la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. Donc des gens d'un pays africain qui sont intéressés et qui participent aux luttes politiques dans un autre pays ce n'est pas nouveau en soi ».

Pour la chercheuse, le cas Bobi Wine représente un exemple de ces nouvelles formes de mobilisations en ligne qui se retrouvent aussi en Afrique francophone. « On l'a beaucoup vu au Togo parce que je crois que la mobilisation contre Faure Gnassingbé a principalement eu lieu en ligne, à cause du contrôle qu'il y a sur les médias d'Etat et le manque d'attention à l'actualité politique togolaise de la part des pays étrangers, donc il y a eu un gros soutien d'activistes du continent, explique-t-elle. On l'a vu aussi au Burkina Faso avec le mouvement contre Blaise Compaoré qui a aussi été soutenu par des militants hors du pays. En fait, après le changement de gouvernement réussi, beaucoup de ces activités sont allés sur la RDC pour supporter la Lucha. Et la Lucha a reçu beaucoup d'appui même de l'extérieur du monde francophone, dans la région, au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie grâce aux connexions régionales de l'Est congolais avec ces pays ».

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