Tensions géopolitiques: les experts dévoilent leurs cartes des risques

L’ONG International Crisis Group (ICG) place l’Afghanistan en première position des pays où la situation sécuritaire est la plus instable. REUTERS/Omar Sobhani

Plusieurs instituts indépendants évaluent les risques politiques chaque année et dressent des listes – toutes différentes – des conflits à surveiller à travers le monde. Lecture croisée.

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Sur les 10 conflits à surveiller dans le monde en 2021, l’ONG International Crisis Group (ICG), basée à Bruxelles, place l’Afghanistan en première position, suivi par l’Ethiopie en raison de la guerre du Tigré, le Sahel, le Yémen et le Venezuela. Pourquoi cet ordre ? « Beaucoup de choses pourraient mal se passer en Afghanistan », explique l’avocat américain Robert Malley, ancien président d’ICG.

En résumé, les États-Unis ont prévu de retirer leurs troupes, si les talibans interdisent aux terroristes d’opérer dans le pays. Un échange de prisonniers prévu dans le cadre d’un accord de paix négocié entre les insurgés et les États-Unis, à Doha en février 2020, a mis six mois à se faire. Kaboul a libéré 5 000 prisonniers talibans et les talibans, 1 000 membres des forces afghanes.

Les États-Unis marchent sur des œufs en Afghanistan

Un accord de paix inter-afghan devait être ensuite négocié, mais les attentats et attaques sur des villes ont repris de plus belle. Les États-Unis, qui ont annoncé un retrait en mai 2021, marchent sur des œufs : « Un départ précipité pourrait se solder par une guerre civile, et un maintien de troupes par une recrudescence des attaques », analyse Robert Malley. Ce qui revient pour Washington à une position de « Catch 22 », où l’issue paraît perdante quelle que soit la ligne suivie.  

Sur tous les pays de la liste d’ICG (voir tableau ci-dessous), seul le Venezuela du président Nicolas Maduro, fui par des millions de ses citoyens, n’est pas en guerre. Sous le coup de sanctions américaines, ce pays pétrolier d’Amérique reste enlisé dans une crise sociale, économique et politique sans précédent, encore aggravée en 2020 par la pandémie de Covid-19.

Quant au changement climatique, il est mentionné en raison de son « impact de plus en plus tangible sur les conflits », du Sahel au Nigeria en passant par les pays d’Amérique centrale. C’est la première fois qu’un risque transnational apparaît dans la liste de ICG.

Les dix conflits à surveiller en 2021. © Studio graphique FMM

« Essor de la gouvernance brutale »

« Les conflits ont baissé en intensité entre 2019 et 2020 partout dans le monde, sauf en Afrique », affirme de son côté le bureau de recherche indépendant américain Armed Conflict Location & Event Data Project (Acled). Ils devraient de nouveau s’enflammer en 2021, en raison des conséquences de la pandémie de Covid-19, affirme cet institut spécialisé dans les données sur la violence politique dans le monde, et consulté entre autres par les agences des Nations unies.

L'Acled dresse une toute autre liste que l’ICG des conflits à surveiller en 2021. Seuls l’Éthiopie (en tête), le Yémen et le Sahel s’y retrouvent, avec les relations entre l’Inde et le Pakistan, la Birmanie, Haïti, la Biélorussie et la Colombie. Autant de situations conflictuelles qui ont été retenues parce qu’elles pourraient prendre un tour nouveau, avec des risques de contagion.

Ces conflits « ne répondent pas au narratif normal des échecs étatiques, de politiques exclusives, des ressentiments ou de la compétition pour les ressources. Chacun est façonné par des décisions prises par des gouvernements pour exercer ou retirer leur puissance [...] », note le rapport, qui souligne un « essor de la gouvernance brutale ». 

Le bureau d’étude américain ne s’y est pas trompé pour la Birmanie, où des manifestants ont été massacrés le mois dernier et où règne le spectre d’une guerre civile totale. Idem pour le Mozambique, un point rouge en raison des meurtrières attaques islamistes qui s’y succèdent. « Ce conflit a été initialement considéré par le gouvernement du Mozambique comme une révolte locale, mais il a atteint des niveaux de sophistication sans précédent en 2020 », rappelle le rapport de l'Acled. L’escalade s’est confirmée avec la prise de la ville de Palma revendiquée par l’organisation État islamique le 29 mars.

L’Afrique, non prioritaire pour les États-Unis

Un autre think tank américain indépendant, le Council on Foreign Relations (CFR), éditeur de la très sérieuse revue Foreign Affairs, passe en revue les zones de tensions dans son « étude des priorités préventives » de 2021.

Sa méthode passe au crible les points de vue de 500 hauts fonctionnaires et experts de politique étrangère américains sur les risques de conflit, leur impact sur les intérêts américains et la probabilité qu’ils déclenchent une riposte militaire directe des États-Unis. Neuf menaces sont ainsi identifiées, à commencer par la Corée du Nord, l’Afghanistan, la Syrie, le Venezuela et le régime démocratique de Taïwan, « où la pression politique et économique intense de la Chine peut mener à une crise sévère avec les États-Unis ».  

Viennent ensuite les relations irano-américaines, la possibilité d’une cyberattaque massive aux États-Unis et les relations entre la Russie et l’Otan. Enfin, les alliés de l’Otan en Europe sont présents sur la liste en raison des risques d’attentats terroristes encourus, mais pas l’Afrique, même si « elle représente avec le Moyen-Orient la région la plus instable du monde ».

Sur la carte du CFR, le Sahel et la Libye figurent en jaune, couleur de « basse priorité », au même titre que le Soudan, l’Égypte et la Somalie. Rien de très nouveau au fond, puisque l’Afrique n’est plus une zone d’intervention militaire américaine directe depuis l’échec accablant de l'opération « Restore Hope » en 1992 en Somalie. La présence militaire française dans le Sahel, qui n’est pas mentionnée dans l’analyse, fait vraisemblablement baisser les priorités américaines.

Seule l’Éthiopie affiche un signal orange, en tant que « moyenne priorité », malgré la guerre qui y a repris. Parmi les nouveaux motifs d’inquiétude africains pour les États-Unis en 2021 figurent, selon le CFR, l’échec des négociations entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan autour du barrage éthiopien de la Renaissance sur le Nil avec « une escalade de tensions et une possible confrontation militaire ».

S’y ajoutent la « crise de la transition démocratique au Soudan » et « l’essor de la violence et les risques d’instabilité politique au Mozambique ». En revanche, quatre risques africains identifiés en 2020 disparaissent des radars en 2021 : « l’instabilité et la violence en RDC, les combats au Sud-Soudan, l’escalade de la violence en Centrafrique et les atrocités de masse au  Burundi ». Autant de crises qui sont pourtant loin d’être terminées.

Que disent, de leur côté, les experts africains ? Aucune liste de portée internationale ne vient pour l’instant du continent. Sans surprise, l’Institute of Security Studies (ISS), un think tank sud-africain à vocation panafricaine, n’a pas la même perception du risque politique en Afrique que les experts américains ou européens. Son rapport choisit plutôt de l’évoquer sous l’angle des « 10 élections présidentielles et des problèmes de gouvernance persistants ». Le Soudan du Sud, l’Éthiopie et la Somalie provoquent ainsi l’inquiétude, mais aussi l’Ouganda de Yoweri Museveni « où l’espace public se referme », le Tchad, la République du Congo, sans oublier la Zambie et le Bénin, où la démocratie « a été compromise par des réformes ayant affaibli l’opposition ».