[Du côté de chez Mandela] Cauchemar façon délivrance

La couverture de «Borowitz broie du noir» de Steven Boykie Sidley.
© Belfond

Voici une histoire qui commence lentement*. Jared Borowitz, brillant scientifique de 45 ans, rentre d’un séjour à Londres où il a fait ses adieux à son vieux maître mourant. Il adore les débats intellectuels ; il profère des idées à rebours du courant dominant. Lucide, ironique, il se demande pourquoi il déprime : son amante le soutient mordicus, il a l’estime de ses collègues et du succès auprès des étudiantes.

La longue description de la crise de l’homme mûr prend fin aux trois quarts du roman. Jared a fini par accepter la proposition de sa compagne de passer quelques jours dans un chalet en montagne. Ils sont partis en compagnie de son ami écrivain Ryan et de sa nouvelle conquête noire, Tam Tam. Un couple d’étudiants s’est joint au groupe, Clive et la sculpturale Barbara.

Une nuit, un psychopathe, flanqué d’un acolyte muet, pénètre dans le logis et menace les occupants des pires choses. La sortie entre amis dans la nature vire au cauchemar, à l’image du film Delivrance de John Boorman. Les saillies humoristiques de Jared se heurtent aux raisonnements carrés du fou. Ce dernier n’a que faire de la supériorité intellectuelle des otages. Barbara est évidemment l’objet de ses désirs. Il veut exercer sa revanche sur les nantis.

Heureusement pour les intellectuels, le souffre-douleur muet du preneur d’otage finit par se déchaîner contre lui.

« Il ne s’est rien passé », conclut Jared. Le monde peut continuer comme avant.

Avec un style qui, par instants, ne manque pas de panache, Sidley aime confronter à la violence brute ses personnages qui tournent en rond. S’agissant d’un auteur sud-africain, on est en droit de trouver de mauvais goût le titre en français, en outre très éloigné de l’original :  Entanglement signifie enchevêtrement. Le romancier admet avoir commencé son texte comme une pièce de théâtre, expliquant ainsi une certaine schizophrénie dans la construction du livre.

Avec une désarmante unité, les critiques français reprennent en chœur que Sidley est un « grand provocateur devant l’éternel, dans la lignée de Philip Roth et Joseph Heller », et doué d’un humour à la Woody Allen, ce qui reste à prouver. De par sa mère américaine, il a été nourri de ces auteurs. De ce fait, il détonne dans la littérature sud-africaine. Après une carrière d’ingénieur en informatique, puis de scénariste, Sidley s’est mis tardivement à l’écriture, décrochant malgré tout en 2013 le prix du premier roman de l’Université de Johannesburg. Ami de l’écrivain afrikaner Rian Malan, il partage avec lui le goût du saxophone et du non-conformisme.

La crise de la quarantaine est un thème récurrent. Dans Imperfect Solo (Meyer et la catastrophe, Belfond, 2015, traduction Valérie Bourgeois), le héros fait face à une avalanche de mauvaises nouvelles. Dans Free Association, sorti en 2017, il est au contraire dans une phase euphorique. Coïncidence voulue, celui-là s’appelle Lurie, comme le personnage principal de John Coetzee dans son célèbre roman Disgrace.

*Steven Boykie Sidley, Borowitz broie du noir, traduction Catherine Gibert, Belfond, 2016

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