Prix Renaudot 2020: une lauréate et une grande polémique

Marie-Hélène Lafon a remporté le prix Renaudot 2020 pour son roman « Histoire du fils » (Buchet-Chastel). © Thomas Samson / AFP

Ce lundi 30 novembre, le prix Renaudot ne fait pas uniquement parler de lui pour sa nouvelle lauréate, Marie-Hélène Lafon. Un article, publié il y a deux jours par le « New York Times », dénonce des conflits d’intérêts manifestes parmi les membres du jury et le refus d’une réforme après l’affaire de l’écrivain accusé de pédophilie Gabriel Matzneff, lauréat du Renaudot en 2013.

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Le week-end dernier, l’article du New York Times a eu certainement l’effet d’une bombe pour les membres du Renaudot, prestigieux prix littéraire français. Mais ce lundi midi, lors de la remise du prix en visioconférence, personne n'a dit un seul mot sur l’affaire. Et la nouvelle lauréate, Marie-Hélène Lafon, couronnée pour son roman Histoire du fils (Buchet-Chastel), dont le personnage principal perce un secret de famille, a insisté dans ses remerciements, lors de la remise du prix, sur deux mots : « fidélité » et « confiance ».

Des conflits d’intérêts manifestes

Pour le New York Times, dans les coulisses du prix Renaudot, ces mots évoquent avant tout des conflits d’intérêts manifestes. Cet entre-soi se traduit par des jurés nommés à vie, et qui défendent surtout les livres de leurs amis intimes, voire de leur compagne, ou tout simplement les livres qu’ils éditent eux-mêmes. « Je voulais qu’elle ait le prix », explique M. Besson, membre du Renaudot, au sujet de son engagement en sélection finale pour le roman de son  épouse Anne-Sophie Stefanini : « Je ne voyais pas où était le conflit d’intérêts. »

D’après le journal américain, le nombre de conflits d’intérêts potentiels au Renaudot est beaucoup plus nombreux que dans les autres prix littéraires en France : « De 2010 à 2019, en moyenne, près de trois des dix jurés du Renaudot étaient liés à l’éditeur du lauréat de l’année dans la catégorie "romans" – soit trois fois la moyenne des autres grands jurys. »

Sans parler des règles beaucoup plus strictes dans les pays anglo-saxons : « Jamais de telles situations ne seraient tolérées pour des prix tels que le Booker Prize en Grande-Bretagne ou le Pulitzer en Amérique, dont la composition des jurys est renouvelée chaque année et où les jurés se récusent en cas de potentiel conflit d’intérêts. » Des remarques que rejette Frédéric Beigbeder, membre du jury Renaudot, qui fustige un excès de « pureté » venu des États-Unis.

Et en France, les maisons d’édition ont encore d’autres moyens pour atteindre leur but. Par exemple, un à-valoir sur un prochain livre ou la commande d’une préface, rémunérée jusqu’à 20 000 euros. « Pour ces 20 000 euros, ils seront loyaux, ou fidèles, ce qui sont les jolis mots pour dire corrompus », estime dans le New York Times l’écrivaine Marie Darrieussecq, membre du jury du prix Médicis, à propos des jurés.

Le prix Renaudot et l’affaire Matzneff

Quant à l’affaire Gabriel Matzneff, lauréat du Renaudot accusé de viols sur mineur, une enquête du journal Le Monde, également publiée samedi dernier, dresse – avec des mots plus feutrés – le même bilan que l’article du New York Times : « Une remise en question était néanmoins attendue. Elle n’est jamais venue. »

Autrement dit les mêmes membres, ayant couronné en 2013 le livre de Matzneff et relancé la carrière de cet écrivain ouvertement pédophile, siègent toujours au jury pour décerner le prestigieux prix. À une exception près. En mars 2020, après la publication du Consentement, dans lequel Vanessa Springora, victime à l'âge de 14 ans, décrit Gabriel Matzneff comme un prédateur pédophile, Jérôme Garcin avait claqué la porte du jury dans le but de provoquer un changement. Aujourd’hui, il fait ce constat amer : « Mon départ n’a rien changé. »

Pourquoi un écrivain accusé de pédophilie, et qui fait désormais l’objet d’une enquête judiciaire, reste-t-il protégé par l’élite de ce qui est présenté comme le deuxième prix littéraire le plus important de France ? Selon le journaliste du New York Times qui a interrogé six des neuf jurés actuels du Renaudot, « l’affaire Matzneff n’a suscité aucun débat en interne ».

La figure emblématique de Christian Giudicelli, ami de Matzneff

Cela s’explique aussi par la présence de Christian Giudicelli, 78 ans, membre du jury, adoré par ses pairs (« Giudicelli, on l’adore tous ! ») et emblématique pour le fonctionnement du Renaudot. « Depuis des années, il soutient avec ferveur les ouvrages écrits par des amis ou publiés par Gallimard, maison d’édition historique où lui-même est éditeur. Cette même maison publie aussi ses propres livres », poursuit le journaliste du New York Times.

Il se trouve que Giudicelli, qui a reçu le prix Renaudot en 1986 pour son roman Station balnéaire, est aussi l’éditeur et ami de longue date de Gabriel Matzneff. « Les écrits de M. Matzneff et de M. Giudicelli témoignent de leurs fréquentes virées aux Philippines. M. Matzneff y raconte qu’il pratique le tourisme sexuel avec des garçons de huit ans, tandis que M. Giudicelli évoque son rapport avec un prostitué de dix-huit ans à Manille », écrit le New York Times, évoquant les liens intimes unissant les deux écrivains.

« Je regrette vivement… »

Ce lundi 30 novembre, après la remise du prix 2020, l’académicienne Dominique Bona, seule femme parmi les jurés du Renaudot, a tout de même avoué à l’AFP : « Pour ma part, je regrette vivement le mal que ce prix [décerné à Gabriel Matzneff, NDLR] a pu entraîner. Je regrette le mal que ça a pu faire à Vanessa Springora. »

En même temps, l’académicienne n’a pas pu s’empêcher d'ajouter : « Je regrette aussi le mal que cela a entraîné pour un écrivain qui s’est retrouvé au ban de la société, et victime d’une chasse à l’homme ». Sans le vouloir, elle valide ainsi les titres du New York Times (« Malgré l’affaire Matzneff, le milieu littéraire reste muré dans l’entre-soi ») et du Monde (« Le Renaudot, un « prix d’amis » contre vents et marées »).

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