Visa pour l’image: Ghorban, une histoire d’humanité

Pendant huit ans, le photojournaliste Olivier Jobard (droite) a suivi Ghorban Jafari, un jeune Afghan exilé à Paris.
© François-Damien Bourgery/RFI

Pendant huit ans, le photojournaliste Olivier Jobard a suivi Ghorban Jafari, un jeune Afghan exilé en France. Son exposition, bouleversante d’humanité, est à découvrir à Perpignan dans le cadre du festival Visa pour l’image.

De notre envoyé spécial à Perpignan,

Il est inhabituel, à un festival de photojournalisme, de voir le personnage central d’une série de clichés les commenter lui-même. Car souvent, les reportages présentés ont été réalisés dans des pays lointains. Et si les photographes gardent parfois contact avec les gens rencontrés, ceux-ci ne restent pour les visiteurs que des héros de papier.

Mais l’exposition qu’Olivier Jobard consacre à Ghorban est particulière. Pendant huit ans, le photographe français a suivi le jeune exilé afghan des rues de Paris où il dormait jusqu’à l’obtention de la nationalité française et son voyage cathartique en Afghanistan. L’histoire qu’il raconte est celle d’un garçon qu’une erreur de traduction a fait naître un 31 novembre, un jour qui n’existe pas. Il est ici question d’enfance chamboulée, d’intégration et de réconciliation avec son passé. Mais derrière ce récit, on en découvre un autre : celui d’une relation profonde entre un photojournaliste et son héros.

Une envie de témoigner

Cette histoire commence en 2010. A l’époque, 4 000 mineurs isolés vivent dans la capitale française. Olivier Jobard habite alors à proximité du square Villemin, point de chute des exilés afghans à Paris. Il repère un groupe de jeunes arrivés quelques jours plus tôt et décide de passer du temps avec eux. « Ils me toisaient un peu, ils faisaient les marioles devant l’appareil. Ghorban, lui, avait envie de témoigner. Il a commencé à déverser un flot de paroles en dari », se souvient-il.

Le photojournaliste connaît bien le phénomène migratoire. Il a travaillé dans le camp de réfugiés de Sangatte et suivi les routes qui mènent à l’Europe. Ghorban, lui, est un ado de 12 ans. « Un môme perdu qu’on a envie de prendre par la main », écrit Olivier Jobard. De parents divorcés, arraché à sa mère pour élever le bétail, il a quitté l’Afghanistan quatre ans plus tôt pour rejoindre son père parti en Iran. A son arrivée, il apprend que celui-ci a été tué. Il se fait embaucher dans une briqueterie, le temps de gagner de quoi financer son périple clandestin jusqu’en Europe.

« Les soucis s’accumulent dans mon cœur »

Ghorban rejoint la Grèce, puis l’Italie. Et enfin Paris et ses trottoirs sur lesquels il passe ses nuits. A travers les images d’Olivier Jobard, on le suit ainsi jusqu’au foyer d’urgence qui a fini par l’accueillir. Les légendes, extraites d’entretiens avec un psychologue de Médecins sans frontières (MSF), témoignent de sa soif d’apprendre, mais aussi de son mal-être. « Les soucis s’accumulent dans mon cœur », confie-t-il. Peu à peu, on s’attache à ce gamin frêle au regard un peu triste. On souhaite qu’il parvienne à s’intégrer et qu’il persévère dans son désir d’étudier.

La série de photos s’arrête alors qu’il quitte son foyer. Elle ne reprendra que quatre ans plus tard. Entre temps, Ghorban est placé dans une famille en Bretagne. Ce sont les vacances scolaires, elle élève des cochons : le jeune garçon craint de revivre ce qui l’a poussé à fuir l’Afghanistan où il a été privé d’école pour s’occuper des animaux. Il refuse de rester. Retour à la case départ. A Paris, il erre désormais d’hôtel en hôtel et n’est toujours pas scolarisé. « L’Aide sociale à l’enfance m’interdit de le suivre. On continue à se voir, mais je ne prends plus d’images », raconte Olivier Jobard. Le psy de MSF lui donne finalement son feu vert : d’accord pour qu’il le suive, à condition qu’aucune photo ne sorte avant ses 18 ans.

« Cette intimité le rend plus proche de nous »

Ghorban est maintenant au lycée. Il a intégré une section professionnelle pour devenir laborantin. On le regarde discuter avec une fille dans un couloir, réviser son bac à la bibliothèque. Son rapport à sa mère a évolué. Grâce à ses entretiens chez le psychologue, il réalise qu’elle ne l’a pas abandonné comme il l’a longtemps cru. « Un jour, j’irai la retrouver », promet-il.

Décembre 2017. Ghorban fête ses 19 ans et l’obtention de la nationalité française. Olivier Jobard est devenu son parrain républicain, un statut symbolique mais qui témoigne de l’attachement qui les unit. On s’interroge : cette relation particulière n’altère-t-elle pas son travail de photojournaliste ? « Au contraire, rétorque l’intéressé. Elle permet d’aller dans le vrai. Cette intimité le rend plus proche de nous. J’ai pu assister au moment où il crève l’abcès sur les genoux de sa mère. »

Comme il se l’était promis, Ghorban est retourné en Afghanistan à l’été 2017. Il y a retrouvé ses demi-frères et sœurs, que sa mère a eus de son second mariage. Et lui a dit ce qu’il avait sur le cœur. « C’était compliqué de voir mes frères et sœurs, mais cela m’a permis de créer un lien avec eux, raconte-t-il aujourd’hui. Je les aide à étudier, mais s’ils veulent rejoindre l’Europe, je ne pourrai pas les en empêcher. »

→ A voir, le documentaire d’Arte : « Afghanistan : enfant de l’exil »
→ Le site de Visa pour l’image

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