L'Egypte pleure ses morts après le carnage de la mosquée al-Rawda

Les familles des victimes s'installent tant bien que mal autour de l'hôpital où sont soignés les blessés de l'attentat du 24 novembre.
© MOHAMED EL-SHAHED / AFP

En Egypte, il y aura trois jours de deuil national après cet attentat très étudié. Les assaillants ont d'abord encerclé la mosquée al-Rawda puis placé une bombe devant le bâtiment. Et ils ont attendu que les fidèles sortent en courant avant de les assassiner à l'arme automatique. Une tuerie méthodique que le président Abdel Fatah Al Sissi a promis de venger. Un nouveau bilan, ce samedi, à la mi-journée fait état de 305 morts.

Le porte-parole militaire égyptien a indiqué à minuit que l’aviation avait tué de nombreux terroristes responsables de l’attentat et qui tentaient de fuir en véhicules tous terrains, écrit notre correspondant au Caire, Alexandre Buccianti. L'armée de l'air « a détruit plusieurs véhicules utilisés dans l'attaque » et « ciblé plusieurs foyers terroristes contenant des armes et des munitions », a annoncé Tamer el-Refaï. Des hélicoptères d’attaque Apache sont constamment prêts à décoller dans le Nord-Sinaï en cas d’attentat. Une tactique assez efficace qui n’empêche pas les attaques mais elle en fait régulièrement payer le prix.

Un vrai guet-apens

Selon le parquet général, qui s'est exprimé samedi, les attaquants de la mosquée étaient entre 25 et 30. Ceux-ci sont arrivés aux abords de la mosquée dans cinq camionnettes 4x4. Ils portaient des treillis, étaient cagoulés et brandissaient des drapeaux noirs de l’Etat Islamique. Ils se sont postés devant les portes et les fenêtres de la mosquée al-Radwa et ont commencé à tirer sur les fidèles. Les fuyards ont été cueilli par des rafales d’armes automatiques. Une attaque qui a fait, pour l’instant, 305 morts dont 27 enfants. Cent vingt-huit personnes, dont certains dans un état grave, ont été blessées par balles indique encore le parquet. Selon des témoins, les assaillants ont fait agenouiller des victimes puis les ont exécutées d’une balle à l’arrière de la tête.

« La logique laisse pantois »

Quant aux réactions politiques, même les plus farouches opposants au régime condamnent l’attentat sans la moindre réserve. L’avocat Khaled Ali qui veut être candidat à la présidence contre Sissi a écrit sur Twitter : « La logique laisse pantois.» Nous sommes, poursuit-il « incapables de comprendre les idées criminelles qui poussent les groupes terroristes à commettre de tels crimes ignobles contre notre pays, notre peuple et l’humanité ». Hossam Bahgat, un défenseur des droits de l’homme poursuivi en justice écrit : « Aujourd’hui, précisément, il n’y a pas matière à parler de négligence en matière de sécurité ».

Dorénavant, écrit notre autre correspondant au Caire, François Hume-Ferkatadji, les questions se posent pour tenter de comprendre tout simplement les raisons de ce drame. Si, le samedi 25 novembre au matin, aucun groupe n’a encore revendiqué cette attaque, les soupçons pèsent fortement sur Province du Sinaï, la branche égyptienne de l'organisation Etat islamique (EI).

Les soufis, des hérétiques aux yeux de l'EI

Les experts se demandent désormais pourquoi l’Etat islamique a décidé de s’attaquer à une mosquée, à des civils musulmans. Première explication plausible : la mosquée al-Rawda est fréquentée majoritairement par des soufis. Or, l’Etat islamique considère ce courant de l’islam comme hérétique. En 2016, un vieux chef religieux soufi, âgé de 98 ans, avait été décapité dans la même région.

Les jihadistes de l'Etat islamique sont les adeptes du salafisme, un courant rigoriste de l'Islam, pratiqué notamment en Arabie saoudite. Ils considèrent les soufis comme des hérétiques, les accusant du plus grand péché, le polythéisme, en raison de leur recours à l'intercession des saints morts. Les salafistes condamnent aussi ce qu'ils appellent les « innovations », des rites et des prières adoptés par les soufis sans que le prophète Mohamed ne les ait lui même prescrits.

D’autres observateurs estiment que la tribu bédouine des Sawarka était particulièrement visée dans cette attaque, une tribu qui a publiquement soutenu l’armée récemment, et qui a expliqué vouloir s’allier aux forces de sécurité pour défaire les jihadistes de la zone. Autre question : cette attaque sera-t-elle même revendiquée ? Conscients des risques de mauvaise publicité pour l’organisation, certains estiment que les auteurs préfèreront garder le silence.

Les jeunes Egyptiens attristés et révoltés

Partis prendre quelques jours de repos dans l'oasis du Fayoum à quelques centaines de kilomètres du Caire, un groupe de jeunes Egyptiens a suivi toute la journée l'évolution du terrible bilan contre la mosquée al-Rawda dans le village de Bir al-Abd, à l'ouest d'al-Arich dans le Nord-Sinaï. Alexandra est franco-égyptienne : « Cela m’attriste, me révolte parce qu’on se rend compte que ce n’est pas forcément les Coptes qui sont visés. Cette fois-ci, ce sont des musulmans. On peut être tous visés par ce groupe islamique, et donc ça fait peur. On se demande ce qui va se passer et on se demande ce que va faire le gouvernement. »

Avec 305 tués dont 27 enfants, cette attaque terroriste est la plus meurtrière que l'Egypte ait jamais connue. Mohamed Ibrahim est persuadé que cet attentat va renforcer la volonté de tous les Egyptiens de se battre ensemble contre les groupes radicaux : « Ils sont contre tous les Egyptiens, contre les musulmans, contre les chrétiens, c’est-à-dire que c’est contre l’Egypte. Ils n’attaquent pas une religion exacte, ils attaquent tout le monde. »

Les Egyptiens étaient nombreux vendredi à se rendre dans les hôpitaux pour donner leur sang. Trois jours de deuil national ont été décrétés.

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