Nouvelles technologies

GIC Space, plateforme africaine de télémédecine

En développant des dispositifs de télémédecine dans des smartphones, les femmes des zones reculées et périurbaines de l’Afrique subsaharienne peuvent ainsi accéder plus rapidement aux services de soins contre le cancer. (Photo d'illustration) © Getty Images/Tim Robberts

Un médecin camerounais a créé une jeune pousse spécialisée dans l’e-santé pour dépister et diagnostiquer à distance les cas de cancer du sein et du col de l’utérus. En développant des dispositifs de télémédecine dans des smartphones, les femmes des zones reculées et périurbaines de l’Afrique subsaharienne peuvent ainsi accéder plus rapidement aux services de soins contre le cancer. 

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Plus de 400 000 décès annuels suite à des cancers du sein et du col de l’utérus sont à déplorer en Afrique subsaharienne. Faute de diagnostic précoce en raison de la pénurie des équipements et du manque de thérapeutes spécialisés, les femmes vivant dans les zones rurales sont les plus touchées par ce fléau. C’est la raison pour laquelle le jeune médecin camerounais Conrad Tankou a développé une plateforme de télémédecine dénommée GIC Space (Global Innovation and Creativity Space) qui permet aux oncologues d’établir un diagnostic à distance. Ce site intègre des modules de formation en ligne pour les personnels de santé, propose aux centres isolés un système de microscopie par smartphone, un spéculum intelligent et connecté, un dispositif simple de biopsie par ponction à l’aiguille fine, mais dont l’analyse des échantillons s’effectue en quasi direct en passant par un réseau 3G, nous précise le Dr Conrad Tankou

RFI : Quel est l’objectif de la plateforme de télémédecine GIC Space ? 

Dr Conrad Tankou : L’objectif général est de pouvoir faciliter le dépistage et le diagnostic du cancer du col de l’utérus et du sein, qui sont les deux cancers les plus fréquents chez les femmes en Afrique subsaharienne. Avec les technologies que nous sommes en train de développer, nous travaillons avec des acteurs cliniques et des centres de santé présents dans les zones reculées là où les besoins sont vraiment intenses. Nous formons également les personnels de santé dans ces zones afin qu’ils deviennent les acteurs principaux du développement de ce projet.  

Les centres de santé ruraux sont assez peu équipés avec des problèmes de formations et souffrent d’une pénurie de médecins spécialisés dans les cancers ? 

Effectivement, c’est la raison pour laquelle nous avons essayé d’apporter des solutions adaptées qui utilisent les faibles ressources existantes, de telle sorte que les spécialistes qui sont peu nombreux et vivent la plupart du temps dans les grandes métropoles puissent diagnostiquer à distance les femmes où qu’elles se trouvent. 

Concrètement, comment fonctionne votre plate-forme de télémédecine, et quelles en sont toutes les composantes ? 

Les innovations que nous avons conçues dans le domaine de la santé et du numérique sont au nombre de cinq. Premièrement, nous avons développé un spéculum intelligent et connecté. Ensuite, nous avons créé un système de microscopie intelligent sur Smartphone, puis un dispositif de biopsie réalisée à l’aiguille fine, ensuite, une plateforme de télémédecine permettant de transférer les données médicales entre les centres de santé et, enfin, nous avons développé une plateforme de formation en ligne pour le personnel qui facilitent l’apprentissage de nos techniques dans un délai très court. Ce système de simulation d’actes médicaux en 3D est plus attractif pour les infirmières et les infirmiers. Après la phase de formation, ces technologies sont déployées dans les centres de santé isolés, mais l’objectif reste avant tout de récolter des données médicales pour que les spécialistes puissent établir leurs diagnostics. Pour le cancer du sein, par exemple, après une biopsie à l’aiguille fine, les images captées à l’aide du microscope numérique sont envoyées à distance à l’oncologue.   

Les infrastructures internet sont-elles suffisantes pour transmettre ces données depuis des régions isolées ? 

Toutes nos solutions se basent sur les réseaux 3G mobiles qui existent dans les zones rurales, mais le challenge est de couvrir des régions dans lesquelles le réseau est déficient ou parfois inexistant ! Mais en général notre workflow fonctionne mieux dans ces endroits que dans les villes. Je vous donne un exemple : avec un réseau 3G, il est possible d’obtenir un résultat de diagnostic du cancer du col en moins de 30 minutes avec notre technique numérique d’examen visuel. En revanche, si une femme doit voyager jusqu’à la métropole pour se faire dépister par un spécialiste, il lui faudra plus d’un mois et réalisera de nombreuses dépenses comme le transport et l’hébergement pour obtenir ce même résultat. Pour les zones non couvertes par un réseau mobile, nous avons développé un système qui enregistre les données médicales afin de les envoyer en différé avec un réseau télécom intermittent ou de faible intensité. 

L’ambition de votre jeune pousse est de proposer ces dispositifs médicaux innovants d’ici à 5 ans à toute l’Afrique subsaharienne ?  

Oui, si nous réussissons à implanter nos solutions de préventions et de diagnostics dans les zones reculées du Cameroun, il deviendra alors facile de les répliquer pour d’autres régions y compris de les adapter pour des populations résidant dans les grandes villes. 

Les femmes dans les zones rurales bénéficient gratuitement pour l’instant à ces dépistages connectés ? 

Actuellement, c’est gratuit pendant la phase de validation de notre projet. Plus tard, il y aura un coût mais il sera adapté en fonction du contexte économique des patients, de leurs faibles revenus, par exemple, ou des difficultés d’accès aux soins médicaux pour des personnes vivant dans les régions isolées. Nous réfléchissons évidemment au côté social de notre plate-forme pour qu’elle profite au plus grand nombre. 

Votre projet a déjà reçu de nombreux prix à l’international, ces reconnaissances vous ont-elles permises de concrétiser vos innovations ? 

En fait ces prix avec leurs enveloppes financières prouvent surtout que ce que nous développons est vraiment important et nécessaire. Mais c’est aussi une motivation pour poursuivre notre action. Cependant, il reste beaucoup à faire et nous continuons à rechercher des partenaires et des collaborateurs parce qu’innover dans le secteur de la santé en Afrique ce n’est pas toujours facile et fabriquer des instruments médicaux performants et efficaces est encore plus compliqué. Nous avons la chance de travailler sur un système qui commence à faire ses preuves, nous espérons que son implantation sera durable et qu’il servira de base et de modèle de développement à d’autres projets de télémédecine.  

Les innovations mises au point par Conrad Tankou ont été plusieurs fois récompensées. Notre médecin inventeur a obtenu le 1er Prix des jeunes innovateurs africains pour la santé, remis en septembre 2021 par la Fédération Internationale de l’industrie pharmaceutique et la Speak Up Africa. Pour l’instant, ces dispositifs sont déployés dans les centres de santé des régions isolées du Cameroun. Mais l’objectif de la jeune pousse, à la recherche de partenaires financiers est de s’implanter, à l’horizon 2025, dans chaque pays de l’Afrique subsaharienne.

Vous avez des questions ou des suggestions, vous pouvez nous écrire à nouvelles.technologies@rfi.fr.